21.2.08
Sans concession :
11.9.00
Sur le genre littéraire du Journal

« Insignifiant, peu sûr, mensonger : on connaît les reproches adressés habituellement à ce genre. Pour Roland Barthes [RB], c’est une forme « qui exprime essentiellement l’inessentiel du monde, le monde comme inessentiel ». Maurice Blanchot [MB] le rejoint sur ce point : écrire un journal n’est souvent qu’« une manière commode d’échapper au silence, comme à ce qu’il y a d’extrême dans la parole ». Cette écriture qui « éparpille en poussière, au jour le jour, les traces d’une époque, toutes grandeurs mêlées », [RB] est engluée dans le circonstanciel, le contingent, le relatif. D’autant que le journal, « livré au hasard de l’éphéméride », est une forme ouverte, peu contraignante. Fragmentaire, discontinu, il ressemble souvent à un album, « collection de feuillets non permutables, mais suppressibles à l’infini » : au rebours d’une œuvre accomplie, il n’obéit à aucune nécessité.
« Encore ce défaut de composition, qui semble la fatalité du genre, ne serait rien si sa sincérité était à ce prix. Mais aucun journal ne passe pour parfaitement authentique. Car l’« agréable rumination de soi-même » [MB] qu’appelle cet exercice invite à l’égotisme, sinon à la complaisance. Soutenue par « l’étrange conviction que l’on peut s’observer et que l’on doit se connaître », l’écriture du journal, où le moi interfère sans cesse, ne saurait prétendre à la transparence. Elle ne permet guère au diariste de se dire sans duplicité, moins encore de se juger : la sincérité qu’il revendique n’est tout au plus « qu’un imaginaire au second degré » [RB]. Du reste, des notes intimes, même écrites pour soi seul, sont toujours susceptibles d’être lues par les autres. L’écrivain le sait : du fait de cette éventualité, celui qui tient son journal est, « par statut, condamné à la simulation », voire à l’histrionisme. Bref, « le journal est l’ancre qui racle contre le fond du quotidien et s’accroche aux aspérités de la vanité » [MB].12.8.00
Introduction
En 1991, lorsque Heïm est atteint par un précoma diabétique, je décide de tenter l’aventure éditoriale avec quelques collaborateurs (notamment Leborgne, Rentrop, Dugant et Déoles). Heïm, comme ses proches l’appellent, est pour moi un papa de cœur et, à 21 ans, je me sens prêt à le décharger progressivement des soucis de la gestion quotidienne d’un pool d’édition important (nous monterons jusqu'à un titre nouveau publié chaque jour). Je crois profondément à cet engagement au côté, et même à l’avant-scène de ma famille affinitaire (avec, à l’époque, Vanessa, Monique, Alice, Hermione, Karl et, dans une sphère plus élargie, Sally et Maddy).Je poursuis alors des études de droit à la Sorbonne (Paris I) et m’essaye à une dualité sentimentale avec Kate après une première tentative platonique et rapidement avortée avec Aurore.
C’est dans ce contexte que je commence à rédiger un journal : j’ai besoin de garder un lien avec l’écriture, envie de laisser un témoignage sur les satisfactions et les angoisses d’un jeune gérant, sur l’évolution d’une liaison amoureuse difficile et sur ma vision souvent intolérante du monde qui m’entoure et de l’actualité qui s’impose.
Le gâchis exemplaire est avant tout celui d’une prise de responsabilité qui me mène rapidement vers le fiasco. A l’urgence du développement va succéder la priorité d’assumer la ruine des affaires.
Fin 1993-début 1994 commence la période de Purgatoire, à Paris, où mes connaissances juridiques vont me permettre de conduire la liquidation des sociétés et de plaider moult dossiers devant les tribunaux (avec une certaine réussite qui transparaît peu dans les pages du Journal).
L’écriture devient alors un véritable soutien psychothérapique allié à une vie sexuelle débridée après ma rupture avec Kate. Très atteint par cet échec, je ne donne plus de nouvelles à mes père et mère (mes pater-mater comme je les baptise dans une espèce de distance affective) pendant plusieurs mois.
Pour compenser l’isolement que je m’impose, afin d’affronter les soucis qui se multiplient, je cumule les rencontres et me tisse des relations distrayantes et parfois enrichissantes (comme mon amitié avec Madeleine C.).
Ce n’est qu’au début de 1996 qu’une nouvelle histoire sentimentale durable s’amorce. Je reprends contact avec Sandre, étudiante en médecine avec laquelle j’avais brièvement correspondu en 1992. La complicité renaît sans tarder et donnera lieu à un échange épistolaire fourni qui, pour ma part, prendra le pas sur un journal délaissé.
Mes courriers avaient donc leur place dans ce Gâchis et ils prennent souvent la forme, notamment au cours des premiers mois, d’une série de réponses aux questions posées par celle que je surnomme ma Sandre. Ses interrogations sont reproduites entre crochets et insufflent la tonalité d’un dialogue à cette correspondance. Les sémioticiens pourront noter les signes de ce qui me conduira à une nouvelle rupture après un an de vie de couple dans les environs de Lyon.
Ce Journal est livré à l’état brut dans sa quasi intégralité. Il ne traduit qu’une
vision éminemment partielle et partiale de cette tranche de vie (la vingtaine). La gratuité (voire la facilité) de certains jugements pamphlétaires sur des personnages publics pourra paraître bien présomptueuse au regard du désastre personnel. Le journal ne s’encombre d’aucune circonvolution et n’opère aucun relativisme comme le permet la perspective des mémoires. L’indignation et le mécontentement sont pris sur le vif, sans souci d’atténuation. L’autocritique n’est d’ailleurs pas absente et traduit, je crois, une volonté d’honnêteté intellectuelle, même si la subjectivité apparaît souvent outrancière.
L’évolution de l’écriture qui, durant les premières années, cède parfois à l’effet gratuit, constitue la meilleure preuve de l’utilité de ce Journal pamphlétaire qui ne se veut détenteur d’aucune vérité, mais qui restera peut-être comme le révélateur de voies sans issue.
Fontès, août 2000.

Version stylistique :
Foutre, quelle perspective ! Vingt et une charge dans le caisson : j’embrasse sans grande introspection le rutilant avenir proposé par Heïm, père spirituel, inspirateur dès ma première heure.
Des pater-mater j’en ai, bien sûr, des beaux en plus : on leur donnerait sans
rechigner l’Hollywood de l’âge d’or pour leur plastique. Sauf que l’esthétique des carcasses ça n’insuffle pas de facto le nécessaire familial : dualité très vite en ruptures chroniques, coups réciproques cumulés, contentieux cataclysmique. Heureusement qu’Heïm était là pour nous accueillir, trio de frangins, au plus cruel de la crise conjugale. Les pater-mater l’avait rencontré à Tours. Jeunes épris de poésie, ils cherchaient autre chose, comme ligne d’horizon, que le monotone imposé. Un touche-à-tout à l’intelligence hors norme que ce barbu charismatique. Séduction pour l’aventure existentielle. Voilà comment nombre de vacances scolaires m’ouvraient un lieu enchanteur, château loué pour sa famille élargie : sa légitime, ses maîtresses et les enfants de chacune, conçus avec la première, recueillis pour les secondes. Mesnie alléchante par ses pastels châtelains, l’affection débordante et la profusion d’une vie aux atours inattendus.
Surviveur, ce maestro de l’existence a négligé la fragilité corporelle, au point de se laisser becqueter par la faux camardeuse : cumul de trois maladies inguérissables, dont cette saloperie de diabète.
Malgré tout, s’occuper et gagner son sou... noblement : rien de mieux que l’édition culturelle, celle grattant les fonds de terroir pour en faire surgir la monographie oubliée du lettré local, abbé ou instituteur deux fois sur trois. Voilà ce qui focalisait l’action du hobereau en sursis et de son entourage affectif... avant la saleté de précoma diabétique qui justifia le bouleversement de la donne. D’associative, un peu pépère, il fallait la transmuer en industrie culturelle cette activité.
Bac en poche et divorce libératoire - pour moi aussi ! - de mater et pater, j’ai choisi de me rapprocher de l’univers heïmien et d’entâmer des études de droit à la vénérable Sorbonne pour diminuer un peu mon trop plein poético-naïf. Entre droit des affaires pour la peau d’âne universitaire, et régionalisme éditorial pour le plaisir et les finances, le petiot misanthrope s’est éclipsé pour le vert adulte indigné, un brin intolérant. Est-ce cette trajectoire, sans faille apparente, qui m’a imposé aux yeux d’Heïm comme le plus capable de « prendre sa suite » ? Oh pas d’un coup - il reste bien vivant ! - mais comme une tête de proue sous tutelle conseillère et dans l’organigramme complexe d’une entreprise familiale...
Alors voilà ! cette écriture va tenter de choper quelques instantanés d’une quotidienneté professionnelle et sentimentale inscrite dans un monde à l’âpre actualité. Que du subjectif : détenteur d’aucune vérité, mais peut-être révélateur de voies sans issue.
5.1.92
Août
Anniversaire de Heïm. Les cadeaux sont remis tôt ce matin.
Hier, Heïm nous fixe les contours de ce qui nous attend : un dur combat contre mille et une adversités, la poursuite de la grande œuvre, la constitution d'une fortune et l'épanouissement de nos idées.
Pour se protéger de l'adversaire social et, le cas échéant, l'attaquer, nous devons maîtriser son arme, le juridisme.
Triste rôle du droit dans la société démocratique et républicaine : non pas régir les rapports entre les hommes, non pas la Justice, mais donner à ceux qui le connaissent, et bien plus à ceux qui le sentent, le moyen de manipuler les autres.
Voilà qui doit nous fixer dans nos objectifs. Je pratique depuis peu le droit au quotidien, au gré des nécessités. Très vite, je mesure l'inefficacité de l'enseignement universitaire français. A trop commettre ses concepts avec les tics idéologiques de l'époque, même dans le si sujet à caution domaine commercial, il s'évapore comme buée au soleil dès que germe un problème primaire et qu'une solution concrète s'impose.
Malgré cela, se transcender toujours doit être le fil d'Ariane, l'énergie du pèlerin quêteur d'absolu.
Mercredi 14 août
Le déjeuner d'anniversaire se prolonge huit heures. Grandiose pour l'intelligence. Les repas-catharsis de Heïm révèlent les êtres au tréfonds d'eux-mêmes. « La vérité de la vie en face » conclut Maddy. Générosité de la langue, l'enivrement sert de révélateur.
J'écris ces lignes à quelques mètres de Notre-Dame. La rue d'Arcole chauffe son asphalte au rythme des chairs cuivrées qui la foulent.
J'attends mon pater, de retour de Grèce.
Nuit dernière avec Kate dans la maison de ses parents partis quelques semaines en vacances. Enchanté de ce bref passage, malgré quelques comportements et paroles qui m'agacent.
Je suis souvent tiraillé entre mon attirance charnelle pour elle et mes réticences morales, mais j'aime profondément cette demoiselle.
Jeudi 15 août
Je roule vers Kate, du moins j'essaie. Je viens de me tromper de train, tête en l'air que je suis. J'espère trouver une correspondance à Chelle pour Lagny-Thorigny.
Quelques jours de farniente avant le commencement du travail.
Ce qui se passe dans le monde depuis la fin de la Guerre du Golfe ne me passionne guère. Occupé par la prise de responsabilité comme gérant de la seru, et comme administrateur-gestionnaire de la sebm, monopolisé par Kate pour les rares instants qui me restent, je me détache progressivement de la politique nationale et internationale.
Je vais m'efforcer de me remettre à jour pour fustiger tout ce qui me paraît aberrant.
Les nuits d'août sont météoritiques. L'immensité offre ses poussières de feu comme des éphémères. L'œil tourné vers les cieux, je suis rapidement pris de vertige. Je concentre mon esprit vers le lointain, jusqu'à ce que la terre et mon mètre quatre-vingt de chair, d'os et de poils (eh oui...) retrouvent leur relativité. Sensation que l'intelligence peut tout englober, sans pourtant rien connaître. Mais attention ! la règle d'or est de toujours éviter la masturbation intellectuelle du genre : où est l'étagère et dans laquelle cours-je ?
Je me mets à la gestion financière dans un ouvrage écrit par une tête blonde de hec. La pelletée de notions à assimiler rend la matière ésotérique, alors que le fond relève de la simple logique d'action.
Samedi 17 août
Partout le pouvoir est aux mains des crasses immorales.
Je parcours Échec à la dictature fiscale de l'inspecteur-vérificateur alias Olivier Matthieu, je m'informe sur l'implosion de la BCCI, antre d'un des plus gros scandales financiers de cette fin de siècle, je croule sous les affaires politiques françaises, et je songe alors à une force organisée au service de la belle humanité, l'intelligente, l'intègre, qui neutraliserait toute crapule imbue de son illégitime puissance, celle qui bâillonne, terrorise les rétifs à la bourbe, les dénonciateurs de coquins fangeux, nuisibles répandus à tous les échelons étatiques. Ce contre-pouvoir n'aurait point d'objectif de conquête à la Iznogoud, mais la protection de ceux qui combattent les systèmes et pratiques interlopes de ce bas monde. Pour que naisse cette force d'intervention, des finances conséquentes s'imposent. Là est le hic.
Dimanche 18 août
Exemple d'injustice drainée par l'idéologie communiste. Andrei Chesnokov, joueur de tennis soviétique, nous explique : si je gagne un tournoi, ma « fédération » me laisse une somme dérisoire, identique à celle d'un compatriote perdant. Le gros de la récompense allouée par les organisateurs capitalistes rejoint certainement les caisses du Parti.
Dans le train, je quitte Kate à l'instant.
Hier soir, elle me présente quelques accointances. La fondue bourguignonne avec le couple Barbara-Lionel et la rondouillette Christel, nouvellement amoureuse d'un chauffeur de bus, se déroule sans accroc. La conversation s'éparpille : les animaux, l'édition, la place actuelle de la femme, Dieu, etc. L'entretien s'achève vers les deux heures du matin.
Kate a ses petites choses. Je redoute l'humeur exécrable. Elle se révèle d'une douceur sans pareille.
Avant mon départ, autour d'un bon thé revigorant, Kate fond en larmes à l'idée de mon départ. Je la console non sans mal. Moment très touchant qui exacerbe notre attachement profond l'un à l'autre. Notre amour va croissant.
Je retourne ce soir au château. Dès demain matin, je refoulerai toute légèreté sentimentale au profit de l'efficacité professionnelle.
Lundi 19 août
5h30. Coup d'État en urss. Gorbatchev, Corvée d'chiottes comme le surnomme Heïm (clin d’œil à Coluche), ne fait plus tache dans les hautes fonctions.
Autre drame : la salope en bonnet phrygien des PTT s'offre dorénavant pour 2,50 francs.
Je dors cette nuit dans la maison de Julie, seul, comme Kate l'est dans la sienne.
Le travail est pour ce matin. Je dois déterrer les affaires laissées en suspens et réactiver le tout.
Ce soir. Après la Roumanie et sa floraison d'escrocs, après la Guerre du Golfe et son vrai-faux ordre international, la clique médiatique glose sur la déstabilisation politique de l'URSS. Si le coup d'Etat résiste, la bouffonnerie grandissante de Big Média nous fera peut-être entendre son cri de ralliement : « La perestroïka est morte, vive la new guerre froide ! ».
Ce matin, dans la pommeraie, nous découvrons la piscine éventrée par des branleurs de seconde zone. La rage nous prend au ventre. Des envies d'os brisés et de gueules en sang montent en nous. Nos tripes sont incandescentes.
La sanction sera plus subtile. Après repérage de l'ouverture par laquelle ils se sont glissés, nous la truffons de tessons de bouteilles pour honorer leur prochaine visite. Si intention récidiviste il y a, les chairs tailladées rabougriront ces piètres merdeux.
Mardi 20 août
Journée chargée. Nombreux problèmes juridiques à résoudre pour les licenciements économiques. Confrontations téléphoniques avec la glaireuse administration.
Mercredi 21 août
Je termine la journée d'hier. Le glas de la plume et le plomb aux paupières ont précipité l'abandon rédactionnel. Ceci écrit simplement.
Après consultation des fonctionnaires de plusieurs directions du travail pour quelques tracas juridiques, je participe à une marche dans Omiécourt au côté de Heïm, Karl et Hubert. Objectif : repérer les connards qui ont troué la piscine. Rien dans les rues. Il règne un climat malsain de calfeutrement général. Les médiocres se cachent.
Aujourd'hui : revue du personnel repris par les deux structures commerciales. Nous recevons un à un les employés. Très édifiant de les voir entrer tendus, angoissés sur le sort qui les attend. Métamorphose des forts en gueule, des lurons de toutes cordes, des crâneurs à la témérité de parade dès qu'ils croisent notre regard. Nous décidons à cet instant de leur avenir matériel.
Le pouvoir sur les êtres, quel qu'il soit, doit s'exercer avec sagesse hors de toute volonté de puissance.
Jeudi 22 août
Journée à la mer, non loin de Berck-sur-Mer, avec la grand-mère Berthe, Maddy, Alice, Hermione, Hubert, Karl et moi. Très agréable moment. Je suis ce soir vanné.
Les heures se consument entre marche et nage. Les chairs zieutées n'exhalent pas la beauté et la fraîcheur attendues. L'écume lèche des pâlots du bide, des flasques de l'entournure, obésité pendante pour les messieurs, cellulite lunaire pour les dames, le tout surmonté d'un semblant de gueule où l'abrutissement creuse les difformités congénitales.
L'homme demeure un animal grégaire. La convivialité malsaine l'entraîne vers la masse à laquelle il se colle, tel un parasite supplémentaire. Ce soir, Kate m'appelle au château. Elle mêle douceur et pétillement. Avant de raccrocher nous échangeons de gros bisous. Un baume idéal avant le dodo.
Je la rejoins demain, juste après m'être rendu à la caserne d'Artois sise à Versailles. Je devais solliciter un nouveau report du service militaire avant le 31 juillet. Il est grand temps d'agir.
Dimanche 25 août
Le ministère de la Défense a parfois de bien belles recrues : deux grandes adjudantes blondes m'accueillent pour le report d'incorporation. J’aurais fait volontiers mes six jours en leur compagnie. Aucun problème pour ma demande : je reste sursitaire jusqu'à 23 ans pour effectuer mes études. Après, il faudra laisser au ministère de la Défense le soin d'apprécier ma requête de dispense pour continuer ma gérance de société.
Le soir, je pointe le museau à Lagny-Thorigny et j'attends comme à l'habitude Kate la traînarde. Cinq, dix, puis trente minutes que je poireaute.
Je me décide à téléphoner. Occupé. Je compose le numéro une bonne vingtaine de fois pour enfin l'entendre. Explication : appel de son ex-premier petit ami (aujourd'hui simplement (!) ami) Jean-Pierre, l'auteur d'une défloration bâclée.
Ma colère est énorme, je bous de toutes mes fibres et j'explose. La cabine en tremble. J'hésite : dois-je repartir pour toujours ou l'attendre pour mieux l'engueuler ? Je me résous à la rejoindre. Mes remontrances se poursuivent dans la voiture et s'achèvent sous le toit.
L'attitude de Kate est inacceptable. Je ne sais si elle a agi par inconscience, par irrespect total à mon égard ou par désir de nuire. Premier coup important porté à notre relation : il n’est en rien dramatique s’il ne se révèle pas le premier d'une série.
Le séjour, agréable, compense l'incident.
Actualité internationale : j'ai oublié de noter le fiasco complet du putsch en urss Le pâle Ianaev et ses complices ont loupé leur coup. Trois petits tours médiatiques et puis s'en vont.Gorbatchev ressuscité, Eltsine triomphaliste, l'échec du renversement nous enseigne le principe politique d'Archimède : l'effet d'un coup d'Etat dans l'eau est inversement proportionnel à celui qu'on escompte.
Tout le monde hurlait au retournement historique, voilà la gigantesque union revenue à la case départ, un peu plus déphasée qu'avant. La liesse populaire passée, les déficiences économiques mouleront à nouveau l'humeur des soviétiques et leur abhorration des dirigeants en charge de leur destinée.
La perestroïka accélérera peut-être son rythme. Aucun conservateur n'osera se risquer à un nouveau coup de force en forme de farce humiliante.
L'URSS, monstrueux amalgame, n'a plus rien d'unifié. La dislocation se poursuit par l'émergence des nationalismes.
Dieu, le totalitarisme et le communisme savent y faire avec les peuples : gueule fermée, tête baissée, un point c'est marre.
Ce soir j'appelle Kate, triste et angoissée après mon départ. Douce et aimante, je me sens transporté par ses attentions. Ce soir, elle dormira avec mon gilet oublié dans sa chambrette.
Bientôt une heure du matin. Malgré un mal tenace au bas du dos, je me décide à étreindre le polochon.
Lundi 26 août
Journée bien remplie qui en laisse présager d'autres, encore plus chargées. Ce transfert d'une structure à l'autre ressemble à une singulière mutation où le foutoir menace de triompher à chaque instant.
Je n'ai toujours pas digéré l'offense de Kate. La méfiance s'insinue comme un germe malsain.
Elle doit comprendre ma conception de la vie et d'une relation amoureuse. Triste et déchiré, je suis résolu à ne rien concéder de fondamental. Je tente d'expliquer à Kate ce que je ressens. Je la rappelle, un peu plus tard, pour l'embrasser très fort afin qu'elle ne reste pas sur l'impression amère d'un abandon.
A l’encontre d'autres jeunes filles disposées à suivre en confiance l'homme qu'elles aiment, Kate est structurée par une éducation où se côtoient l'égoïsme, l'arrivisme et le snobisme. Je l'aime : j'adore sa tendresse et sa malice, mais le fossé reste entre nous considérable. C'est à en pleurer, mais je préfère une lucidité qui tranche dans le vif du drame embryonnaire qu'une paire d'œillères masquant les dérives irréparables. La vie est trop brève pour cultiver ses inconsciences.
Aucune nouvelle des affaires françaises, des écroulements soviétiques, de la choucroute nippone et de la hauteur d'esprit de l'inénarrable secrétaire général du PCF.Petite indiscrétion tout de même : le Marchais des valeurs marxistes tente de ne pas « kracher ».
Les communistes français ne sont pas à la fête. L'humanité les abandonne. Sans inquisition, le ridicule découragera, on l'espère, les plus fraîchement convertis. Quoi qu'il arrive, saluons la solidité de la foi des anciens face aux dizaines de millions de morts induits par leur doctrine. La France restera peut-être comme la réserve naturelle des derniers spécimens, des scrogneugneus irréductibles, témoignages en pied d'une déviance intellectuelle majeure du XXe siècle.
L'ère du capitalisme et des voyouseries démocratiques n'a malheureusement rien de plus ragoûtante.
Mardi 27 août
Du travail à l'appel. Contacts téléphoniques pour des transferts de contrats, rédaction de divers courriers, solutions à des problèmes juridiques : le tout le plus rapidement et le plus justement possible. A vouloir englober tous les aspects d'un transfert, on déniche toujours une chose à faire.
Hier, Heïm nous rappelle un des grands problèmes pour gérer correctement une société : la maîtrise du temps imparti. Je vais bientôt tester mes capacités en la matière lorsque je cumulerai mes fonctions de gérant de la seru, d'administrateur de la sebm, et mes oripeaux de sorbonnard pour étudier deux maîtrises de droit (affaires et social).
J'oublie ma 'tite Kate, avec qui j'ai réglé ce soir un petit différend. J'apprécie chez elle sa facilité au dialogue, qui évite de sombrer dans le
non-dit grignoteur d'amour. Je suis sans doute trop systématique. Par soucis de clarté, je stigmatise, sitôt décelé, ce qui m'apparaît comme des travers. Ce n'est pas céder à un instinct tyrannique, mais tenter d'améliorer le rapport après les premiers flashes aveuglants de la passion. Tout va très bien, et sans « Mme la Marquise ! », mais je suis à cent lieues de maîtriser les tenants et les aboutissants de notre relation. La meilleure des attitudes est de laisser s'épanouir l'union et de rester à l'affût des signes négatifs.J'ignore ce qui se trame dans le reste du monde. Mon égocentrisme a certainement gonflé ces derniers temps. J'écris en effet plus volontiers lorsque le sujet me touche de près.
Je ne me soucie pas plus que cela de mes lacunes : les occasions de disserter sur les malfaisances de la rentrée politique et médiatique ne manqueront pas. J'attends leurs tronches d'arrivistes avec appréhension, mais remonté à bloc par une agréable excitation pamphlétaire.
Mercredi 28 août
Pour mon travail prospectif, je reçois un directeur de vente au label Turgot, grossiste en matériel de bureau. Grand dadais, imbu sans modération, garni d'une bonne couche de couenne en guise de cervelle, il se pointe avec une heure de retard sans la moindre excuse... Le type d'humanoïde à pendre haut et court. Dur de s'adapter à ce monde de marchands de cacahuètes.
Kate au téléphone. Gentille conversation.

Une campagne publicitaire tente actuellement de convaincre le citoyen qu'un sidaïque est un être humain comme un autre. Des portraits d'hommes, de femmes et d'enfants illustrent ces questions lancinantes : « Si je suis séropositif(ve) tu danses avec moi ? tu joues au ballon avec moi ? tu parles du beau temps avec moi ? tu me suces le sexe ? » etc. Une seule envie : ajouter sur toutes les affiches « avant que je crève ! ». Odieux, mais tellement drôle.
Jeudi 29 août
En route vers Paris.
Une journée de plus à la trappe sans que je parvienne à ne rien laisser en suspens. Les urgences se bousculent. Elles sont le lot de toute prise de responsabilité conséquente.
Au hasard, quelques exemples de choses à faire : dénicher une offset à louer ou d'occasion, une plieuse aux capacités supérieures à l'actuelle, écrire et faire taper divers courriers, déterminer pour l'association la manière dont elle détient chaque matériel, régler des problèmes juridiques, s'occuper du dépôt de marques à l'inpi, etc.
Reste l'amour : je le rejoins par les rails.
Vendredi 30 août
Un malaise me prend à chaque immersion dans la gluance parisienne. A la descente du train, le marais grisâtre de la Gare du Nord me souffle ses flatulences.
Premier des efforts : intégrer la masse en mouvement sans laisser transparaître une pointe d'humanité. Un faciès dépersonnalisé est le masque convenu de la concentration vivotante. Pour son intégrité, pour préserver ses quelques espérances, il ne faut pas s'attarder.
Je plonge à toute allure dans les profondeurs métropolitaines, cour des miracles labyrinthique aux vapeurs lourdes. Les peaux collent entre elles, les bouches fétides à quelques centimètres attisent mon dégoût, les imperfections physiques de chacun s'imposent en gros plan. Les gueules de passage ont le souci d'en sortir, les gueules louches s'enracinent comme dans un chez-soi obligé. L'affluence vous donne le tournis dès que vous ne suivez pas le rythme. Pauvre condition que cette survie souterraine. La puissance dégénérative est telle que je me surprends parfois à me comporter comme un spécimen du cloaque.
Un comique décelait, chez un animateur poids lourd de la télévision, des dons pour communiquer avec le cosmique en ce qu'il maîtrise parfaitement l'intelligence du vide. Voilà bien une déviance que l'on chope sans mal dans cette civilisation de l'entassement excessif et du déplacement inutile.
Toute cette semaine, à sa demande, je réveille Kate à huit heures par téléphone. Elle me répond avec une petite voix d'enfant tirée des songes. Si je renouvelle l'appel quelques heures plus tard, la voix retrouve un timbre prestatif, presqu'inaffectif. Curieuse mutation.
Samedi 31 août 
Nous venons de visiter le château de Guermantes. Passage de pièce en pièce, à la remorque d’un vieux monsieur, apparemment très gentil, mais au physique draculo-carabossien : visage émacié, courbe dorsale accentuée, narration gutturale, regard de cataclysme... une panoplie complète pour sataniser les soirées de pleine lune.
Les lieux sont parés de peintures murales, de portraits en pied, de meubles en bois précieux. La grande salle de réception rappelle en version miniature le style grandiose de Versailles. Parc dessiné par Le Nôtre.
J'inscris quelques mots dans le livre d'or avant de quitter cette terre, muse de l’écrivain au style fleuri... 
Le séjour s’entache de quelques larmes. L'approche des examens de rattrapage fragilise la psychologie de Kate. Très agréable dans ses meilleurs moments, elle glisse sans préliminaires, par à-coups hystériques, vers sa mauvaise zone.
4.1.92
Septembre
La villégiature chez Kate se termine.
Nous devions ce matin nous lever tôt pour faire place nette avant l'arrivée de ses parents.
Le bien-être du sommeil nous tient jusqu'à dix heures. Il faut exécuter plus rapidement le programme des réjouissances. Kate ne manque pas d'éclater en sanglots. Finalement, nous parvenons à nos fins : laisser la maison dans un état décent.
Sur le perron de la porte, prêt à monter dans la voiture, Kate me lance « c'est la voiture de mes parents ». Elle reconnaît le bruit du moteur. A la bourre nous le sommes certes, mais ses parents arrivent avec une demi-heure d'avance.
Quel insolite et rocambolesque instinct m'anime tout à coup ? Me voilà qui tente de me dissimuler derrière les lauriers du jardin avec mon gros sac couleur feuillage. Kate, consciente du grotesque de la situation, me conseille de monter dans la voiture alors que ses parents s'arrêtent devant la grille.Vaudeville en puissance. Je suis blanc de gêne et ne descends de la voiture que pour serrer la main de M. et Mme F. venus me saluer le sourire aux lèvres. Je force le mien, bien plus tenté par la discrétion d'un trou de taupe, avec monticule de terre, pour me faire oublier. Kate est détendue et prend la situation presqu'à la légère. Elle me ramène à la gare. Sur le trajet, elle se rappelle qu'une petite culotte traîne sur le bureau de sa chambre. Manquerait plus que son père la découvre...
La fumeuse péripétie me laisse l'image de parents à la gentillesse apparente, amusés de nous avoir pris en faute. Je téléphonerai ce soir à Kate pour savoir comment s'est passé le retour au foyer.
Je vais manger chez maman. Seront présents : son nouveau compagnon et mes frères. Je redoute de plus en plus ces réunions. Si les déjeuners en tête-à-tête avec ma mère sont agréables, ceux en forme de pseudo famille ne me disent rien qui vaille.
Depuis mon départ de Parmain, les divergences s'accroissent. Les actions que je mène, les idées que j'essaie de défendre m'éloignent de mes attaches sanguines. Le jus soli (la terre de cœur) a, chez moi, toujours prévalu sur le jus sanguini.
Au risque d'éprouver un mal être, je ne dois pas prolonger ces visites sporadiques que seule l'affection justifie.
Assis dans un train métallisé direction banlieue, les horreurs défilent à portée de vue. Les taggers, qui devraient se balancer au bout du chanvre le long des voies pour reposer le regard du voyageur, mènent leur entreprise d'enlaidissement sans être inquiétés. Vu leur support, parvenir à dégrader davantage le paysage relève du sinistre prodige.
Soyons juste : les beaux tags, avec couleurs et relief, ne me gênent pas. En revanche, les signatures de barbouilleurs arriérés donnent envie de leur mettre des claques. Les auteurs justifient leur saccage par une volonté de prouver leur existence. Qu'ils se battent jour et nuit pour émerger de la bourbe banlieusarde, et alors seulement leur paraphe aura un sens.
Mardi 3 septembre
Mon rythme de travail monte d'un cran. Depuis lundi, je fonce tous azimuts pour régler tout ce qui se présente. L'imprévu est toujours au rendez-vous et nécessite un chamboulement constant du programme prévu. Je peux tout juste me fixer des urgences prioritaires.
Je prends conscience chaque jour davantage de la nécessité d'un classement rigoureux des paperasses qui s’amoncellent à vue d'œil. Sous peine de passer la moitié de son temps à chercher le bon document, de fragiliser son assise psychologique et d'empêcher toute efficacité, un tri et une classification s'imposent.
Le temps qui défile lorsqu'on est retenu par mille choses, et que l'action prédomine, n'a rien de commun avec celui des loisirs ou des études. Il perd son rythme linéaire (dans la longueur ou la brièveté) et multiplie les perceptions qu'on en a : il s'accélère, ralentit, on l'oublie puis il revient comme une charge d'angoisse, on se trompe sur son écoulement...
Impossible actuellement d'approfondir mes recherches de nouveaux fournisseurs et ma gestion quotidienne. L'époque de transition va durer quelques semaines, voire quelques mois.
Les travaux et les ennuis qui m'assaillent ne doivent jamais me distraire du sens de l'humour et de la dérision, au risque de me déshumaniser.
Demain la course passionnante continue.
Ce soir, Kate au téléphone. Petite discussion avec elle. Invité par ses amis Barbara et Lionel à leur mariage, je précise à Kate mon refus de la voir danser la valse avec ses amis, même de longue date. Je suis peut-être buté dans ma conception des rapports entre hommes et femmes, mais je suis prêt à décliner l'invitation et à reconsidérer ma relation avec Kate. Les choses sont très claires dans mon esprit, et je n'ai nulle envie de parasiter les principes fondamentaux que j'ai choisis pour les beaux yeux ou le beau cul de qui que ce soit. L'hygiène sexuelle (je vide mes couilles, bonsoir et merci) ça existe aussi.
Idem pour la question du vouvoiement. Barbara aurait dit à Kate sa préférence pour que je la tutoie, alors que je ne l'ai rencontrée qu'une fois. Nul snobisme dans cette distance verbale, comme pourrait le croire des esprits intoxiqués par le Pote système, mais simple sens de la relation humaine. Si je tutoie la délicieuse Barbara à la deuxième entrevue, je lui demande de me lécher le gourdin à la troisième. La convivialité serait pour le moins complice, au grand effroi de son sympathique compagnon et futur mari.
Kate semble saisir ma position, sans abandonner son apologie de l’égalité dans la relation amoureuse et la pensée individuelle. Pour l'idée du monde on peut défendre cette indépendance d'esprit, mais pour régir les formes d'une union, l'un doit rejoindre l'autre.
J’entr’aperçois ce soir quelques animateurs TV qui achèvent leur deuxième journée de rentrée, notamment Gildas et son rejeton de talent à l'émission Nulle part ailleurs sur Canal +.
Mercredi 4 septembre
Bientôt une heure du matin, encore une journée trop courte.
Rencontre l'après-midi avec un imprimeur de Saint-Quentin pour apprécier sur pied une offset japonaise (Fuji). Le père, d'une cinquantaine d'années, et le fils sont passionnés par l'imprimerie. Leur parc révèle quelques belles pièces comme ces Heidelberg de 25 ans d'âge, toujours ronronnantes. Ils ne négligent pas pour autant les progrès techniques et nous vantent les mérites de la grosse bête nippone.
Sur ce, débarquent le gros commercial rouge, suant, à l'œil incertain, organisateur du rendez-vous, et son fringant directeur des ventes. Les détails techniques sont traités avec Alice. Moi, j'ignorais presque le terme d'offset il y a encore dix jours.
Il faut apprendre vite et s'adapter constamment.
Le temps m'échappe. Je suis contraint de repousser au lendemain certains problèmes. Ainsi la consignation par écrit de l'état du stock et son évaluation fiscale pour sa cession. Ainsi le dépôt de plusieurs marques à l'inpi.
Petite pensée pour ma Kate qui se fait de plus en plus de mouron à l'approche des examens.
Jeudi 5 septembre
Journée très importante sur le plan professionnel.
Au téléphone avec un fournisseur agressif et accusateur, je dois gratter les dossiers pour découvrir les preuves flagrantes de ses mensonges et lui signaler ses erreurs qui frisent l'escroquerie. J'explique l'affaire.
L'association r.u. avait acheté une plieuse chez Sofrapli, prétendue première société française dans ce domaine.
Je me renseigne chez eux sur les conditions de location d'un matériel plus puissant qui puisse répondre à notre productivité croissante. La plieuse, d'une valeur marchande de cent mille francs, nous serait louée six mois au prix de dix mille et quelques francs par trimestre. Le matériel peut être livré lundi prochain.
Je demande alors à Bodudard, gérant de Sofrapli Amiens, de m'envoyer par fax et par courrier le contrat de location qu'il propose.
Je le rappelle aujourd'hui pour lui présenter des clauses à rajouter au contrat : intervention dans les vingt-quatre heures si survient un problème technique, remplacement par un matériel équivalent en quarante huit heures si la plieuse ne fonctionne plus, et bonne adéquation des capacités de la machine à la spécificité de nos travaux sous peine de résiliation du contrat.
L'accord s'équilibre ainsi dans les avantages accordés. Le bougre Bodudard refuse catégoriquement la dernière des clauses. Cela reviendrait à nous accorder une période d'essai, non rentable pour eux.
J'en viens alors au contrat d'entretien. Administrateur de la sebm, je dois reprendre la petite plieuse et son contrat de maintenance. Je m'étonne des disproportions entre ce qui relevait du contrat et ce qui était facturé à l'association : ainsi plus de 1 000 F de déplacement à régler pour le changement d'une courroie de 40 F. Bodudard pique alors sa crise : non paiement du contrat d'entretien jamais entré en vigueur, factures impayées, etc.
N'ayant aucun élément pour le contrer, je le quitte en bons termes. Pour éclairer d'un jour plus sain ses postulats accusatoires, je demande l'aide de Monique. Nous retrouvons dans le dossier Sofrapli la photocopie de la lettre envoyée en janvier 91 pour la conclusion du contrat d'entretien.
Un chèque de la moitié du montant à régler accompagne le courrier. Le solde est versé par traite en avril. Gros mensonge de Bodudard.
Chauffés pour l'investigation, nous filons à la comptabilité retrouver les factures et comprendre ce qui relève réellement du contrat, comprenez de la bourse de Sofrapli. Après contrôle nous concluons à une facturation abusive à l'association de prestations et de déplacements relevant du contrat d'entretien.
Grosse boulette des services de Bodudard. Les infâmes profiteurs n'auront qu'à bien se tenir : je vais demander l'étude de toutes les factures qu'ils nous ont envoyées et l'établissement d'avoirs en conséquence. Sitôt rappelé, Bodudard, carpette devenue, accepte ma troisième clause sans broncher.
Grande leçon pratique pour moi.
Je redoute d'avoir à tout décortiquer et de ne pas pouvoir retrouver tous les documents nécessaires à la résolution de chaque nouvelle affaire.
Ce travail de Sherlock Holmes du commerce reste le point culminant de cette journée.
Peu de Kate aujourd'hui. Rapidement au téléphone pour m'informer de la date de ses écrits : les 16 et 17 septembre. Cela lui laisse encore une semaine pleine pour réviser. J'espère de tout cœur son succès. Je la verrai ce week-end pour deux tout petits jours de relâche.
Samedi 7 septembre
Il est minuit vingt et j'achève de regarder l'adaptation cinématographique des Histoires extraordinaires d'Edgar Allan Poe. Roger Vadim et Federico Fellini laissent couler leurs fantasmes.
Semaine d'action très positive pour ma formation. L'été meurt et je n'ai eu le temps que de quelques battements de cils. Bientôt la réinscription universitaire, les nouvelles bouilles professorales et, j'espère, ma Kate à mes côtés. Avec mon travail de gestionnaire et d'administrateur, je risque de ne pas beaucoup fréquenter les amphis.
Kate au téléphone me fait part des malheurs sordides de sa camarade Christel. Son chauffeur de bus ne se sera énamouré de la pauvrette que durant quelques heures couronnées de baisers. Depuis, plus de nouvelles, et même mieux : il la fuit. Elle tente alors de remettre son grappin sur un chauffeur de
bus antérieur, Momo l'arabe. Un des moyens : que Kate joue la conciliatrice (de charme). Mes grognements ne se font pas attendre, lorsque ma belle cambrée réclame mon avis. Hors de question qu'elle s'entremette dans cette piteuse histoire de cul pas propre. Je comprends la détresse de la rondouillette Christel, mais je crois surtout qu'un instinct malsain la pousse et la poussera toute sa vie vers la merde. Son ambition de fonder une famille ne pourra que tristement se réaliser avec cet esprit là. Kate n'a, en tout cas, pas à intervenir comme porte-parole. L'aimée était totalement de mon avis.
Dimanche 8 septembre
Je quitte Kate à l'instant. Gros sur la patate. Emotion à son comble, lorsqu'elle m'a donné une dernière fois sa bouche à la pulpe brûlante. Deux jours de nervosité et de passion sauvage. Kate a de plus en plus de mal à supporter l'approche de ses examens. Ses larmes trahissent une fatigue psychologique. Son contact n'est pas des plus faciles. Nous avons décidé de ne pas nous retrouver le week-end prochain : elle risquerait de sombrer dans une dépression qui mettrait fin à ses chances de réussite. Loin d'elle, je ressens au tréfonds l'attente angoissée qui la ronge. Refaire une licence n'est pourtant pas signe de fin du monde, même à vingt-quatre ans.
J'ai oublié de noter la folle journée de vendredi dernier. La venue d'une plieuse poids lourd lundi matin a nécessité quelques changements provisoires dans la fonction des pièces de la Banque [siège de la sebm, l’immeuble abritait auparavant un établissement de crédit] Chacun croulant déjà sous le travail, il fallait en sus faire preuve d'une agilité tarzane et d'une mémoire éléphantesque pour éviter les meubles en suspension et retrouver l'endroit où se nichait son malheureux dossier.
La rentrée scolaire du mouflet à l'ados ira de pair avec le retour de Big Média et des politiques. Rien de bien passionnant. Côté média, la Une se repeuple de sa clique d'animateurs vedettes qui certes distraient nos soirées, mais qui, confessons-le, relève généralement d'une bouffonnerie impressionnante. Passage au crible.
Le lundi, pro Drucker fait son Star 90 depuis l'abandon du service public et de ses vieux Champs-Elysées. Le décor des halles Truc-Machin est somptueux, les paillettes abondent et les vedettes font la queue. Pro Drucker a quelque mal à vieillir, attentif qu'il est à son brushing ébène. Seul Guy Lux peut se vanter d'être son aîné dans l'animation d'émission-spectacle.
Mardi, plus tard dans la soirée, Dechavanne se contorsionne avec entrain. Le gros niqueur que j'étais, à l’époque du service Minitel Mégalo et des chroniques pamphlétaires proposées, se faisait un plaisir de le croquer tout cru. Avec un talent indéniable, il s’efforce de faire passer l’idéologie potéenne pour un modèle d’honnêteté intellectuelle.
J'ai parcouru au début du mois de juillet le livre qu'il a fait scribouiller par son homme de couleur : mon dieu ! Cet animateur ferait donc partie des mouleurs d'opinion ? Pourquoi alors ne pas appeler illico Chantal Goya ou Mireille Mathieu à une fonction ministérielle ? Curieuse habitude que de vouloir constamment sortir du rôle premier, dans lequel on excelle, pour s’improviser idéologue d’exception.
Le mercredi : sacré Foucault ! Emission à grand spectacle, le Jean-Pierre ne cache pas sa tendance au populaire, tout en gardant son quant-à-soi lucide. Rien à dire de méchant sur le bonhomme.
Vendredi, pour une soirée maigre en viande et en subtilités, l'incontournable Sabatier, au bord de la déification populaire, s’est spécialisé dans la générosité de salon. Belle mais logique réussite que d'avoir pu se hisser au premier plan par l’alliance d’une (probable) vraie gentillesse et d’un sens de ce qui captive le plus grand nombre.
Le lendemain, Sébastien le chevelu n'offre pas le même profil. Sa créativité, même frisant parfois le prout-caca-boudin (et il en faut), est sans conteste un de ses atouts de longévité dans le métier ; elle lui permet quelques toutes petites irrévérences envers le pouvoir politique. Ses rapports tendres et protecteurs avec Paul Préboist, fœtus sur le retour, sorte de Sim en maison de retraite, sont très touchants.
Voilà un petit aperçu de ce qui fait notre télé populaire d'aujourd'hui.
Terrible chose que de voir vieillir les têtes familières du cinéma ou de la chanson. Chez Michel Piccoli, les stigmates du vieillard sont très nets. Le ciboulot dégarni le rapproche davantage de Léo Ferré, l'anarcho-poète convaincu de ne pas être con (et Cunégonde veux-tu du fromage ?). Curieux de voir l'influence diamétralement opposée que peuvent avoir les années sur un être et ce qui se dégage de sa personnalité. L'esthétisme des rides trouve son illustration chez des gens comme feu Gabin, feu Ventura et chez le bien vivant Noiret. Jeunes, ils n'avaient rien de bien transcendant, hormis peut-être pour l'époque le bellâtre Gabin du Quai des brumes. L'impact du bougre
est tout de même plus puissant lorsque la blancheur et l'épaisseur patriarcales s'en mêlent. Au contraire, un Piccoli, déjà peu gâté au départ, ne s'arrange en rien à l'âge de la poupinette grande taille. Bouffi, les yeux exorbités, les lignes du visage désagréables : tout cela attriste et fascine.
Kate toute douce au téléphone ce soir. Elle a retrouvé dans son sac le petit vaporisateur rempli de mon eau de toilette (Eau sauvage de C. Dior). Sur sa table de nuit, elle hume les vapeurs qui s'en échappent pour mieux me visualiser. Triste de me quitter si vite, elle devra travailler jusqu'à l'étourdissement pour mettre toutes les chances de son côté. Je fais un vœu.
Lundi 9 septembre
Début de semaine en trombe. La plieuse 386HP (une grosse bête louée pour six mois) est arrivée ce matin, installée dans l'ex-bureau de Monique. Un technicien, qui se distingue par sa présence malodorante, passe sa journée à la mise au point du matériel et à la formation sommaire de notre employé destiné à l'utiliser. Rencontre avec le dirigeant de Kodak Amiens pour le transfert des contrats à la sebm Aucun problème à l'horizon. Sally nous avait fait, à Michel Leborgne et à moi, l'historique des tensions avec une Mme Broyée, petit bout de bonne femme qui se révéla très gentille, lorsqu'elle comprit le sens et la portée de l'activité d'exhumation.
Je reçus en début d'après-midi un certain Zanniais de la société secap : le lunetteux rondouillard, suant et court sur pattes par excellence. Sa venue concernait la machine à affranchir : changement du titulaire du contrat. Voilà mes rencontres d'aujourd'hui, rien de bien transcendant.
Demain matin, virée à Paris avec Alice pour aller renifler, dans ses boulons et recoins, l'offset de Suptoner : matériel de démonstration vendu pour 275 000F. au lieu de 374 000F. La location financière sera indispensable : la rencontre avec la société sovac d'Amiens aura lieu l'après-midi avec Sally. Avant, rendez-vous avec le banquier de la sebm, à qui nous allons montrer ce que nous faisons comme ouvrages, pour l'amollir dans la négociation. M. Leborgne viendra en observateur. Je ne peux guère prétendre à mieux.
Bientôt minuit et ma petite Kate doit normalement encore travailler. Je lui ai téléphoné ce soir, lui promettant d'avoir une tendre pensée aux douze coups : voilà qui est fait. J'espère qu'elle ne flanchera pas sur le plan psychologique.
François Mitterrand s’est allègrement rattrapé, avec une gourmandise non dissimulée, depuis son Coup d'Etat permanent. Dix ans et cent onze jours de pouvoir avec une transfiguration de l’homme dont la nature reste à définir.
Mercredi 11 septembre
Depuis deux jours, le rythme est plus que soutenu et éparpillé entre divers fronts à mener de conserve. La passion me donne l'énergie, mais la raison doit guider tous mes actes. Je dois pénétrer (en tout bien tout honneur) tous les univers pour en comprendre les défauts, bousculer toutes les mauvaises habitudes, veiller à ne pas sombrer dans la gesticulation venteuse qui ferait de moi une baudruche inutile. L'angoisse peut monter lorsque l'urgence impose que certaines choses soient faites avant d'autres, ce qui repousse parfois de plusieurs semaines l'exécution de ce qui deviendra par la fuite du temps priorité.
Le 10 septembre au matin, visite en coup de vent chez Suptoner, à Paris, pour découvrir sur pied le matériel offset proposé. Passage par les zones insalubres (ou Z.I.) d'Aubervilliers : dégénérescence des gens, laideur sordide des bâtiments, grisaille générale qui se répand comme une sale peste. Le chauffeur perdu, nous sommes contraints de nous diriger à la carte. Manque plus que la boussole et le sac-à-dos. Arrivés à destination, nous nous précipitons pour voir l'engin : Alice est favorable à son acquisition. Afflux de gros pour nous présenter le matériel : des grands, des petits, tous gras du bide, une sorte de remake du Zizi de Pierre Perret.
Retour sur les chapeaux de roue dans notre province qui certes pue parfois mais où, chose essentielle pour santé garder, la concentration de crétins au kilomètre carré est largement moindre. L'après-midi j'enchaîne avec le rendez-vous de la sovac d'Amiens. M. Grolive, directeur d'agence, a un comportement curieux : agressif au début tout en conservant son ton moelleux ; souriant, voire rieur à la fin, il agace et étonne en même temps. Reste à voir s'il nous suivra pour le financement de l'offset.
Ce matin, après une mise en route hypersonique à la Banque, rendez-vous au Crédit du Nord (établissement de crédit de la sebm) pour obtenir une ligne d'escompte et un découvert.
Jeudi 12 septembre
J'achève mon compte rendu de la journée d'hier, le sommeil m'ayant, sur le coup de minuit et demi, imposé le silence. Le banquier de la sebm que nous avons rencontré relevait davantage de l’espèce porcine que de l'expert en finance. Très coopératif cependant. 
Vu, hier au soir un documentaire rassemblant les bouts de films pris dans l'intimité d'Hitler, Les yeux d'Eva Braun. [...]. Le commentaire qui les accompagne ne manque pas de déformer systématiquement la douceur de vivre qui peut en émaner.
L’hitlérisme est bien sûr une horreur, mais comme le sont le communisme (Staline et ses camps gelés de la mort) et le démocratisme version 1789-95 (génocide catho-vendéen). [...]
Vendredi 13 septembre
J’apprends que des soldats américains, lors des derniers jours de la guerre du Golfe, auraient suivi dans leurs chars les tranchées des Irakiens, écrasant et enterrant vivants plus de cinq mille d'entre eux. Ce n’est pas tant ce massacre qui me fait bondir d'indignation, que l’ignoble propagande de guerre « propre » et « chirurgicale » qu’avaient diffusée les médias de tous ordres. J'avais déjà hurlé mes réserves quant à ces notions dans une grosse nique [chronique pamphlétaire sur Minitel], et je ne peux rester de marbre quand ce genre d'hypocrisie générale mène à découvrir trop tard la véritable histoire de l'humanité.
Kate au téléphone. Nous avions prévu de (peut-être) manger ensemble samedi 14, mais renoncement de dernière minute pour lui permettre de se consacrer toute entière au travail de révision.
Bientôt minuit, et je regarde un combat de boxe entre mi-lourds pour le championnat d'Europe. Le Hollandais (d'importation vu sa couleur un peu foncée) Blanchard (!) et l'Allemand Rocchigiani. Le champion en titre est blessé à l'œil droit qui se ferme ; il tente désespérément un forcing, alors que nous n'en sommes qu'au troisième round. Le Hollandais vient d'en prendre autant dans la gueule. Rocchigiani n'a plus qu'un œil d'ouvert. Dramatique de boxer dans ces conditions. A cette allure, l'un risque de perdre un œil. Curieuse ambiance, entre leur déchaînement physique et l'angoisse qui monte pour des blessures de plus en plus graves à chaque coup. Déjà cinquième reprise, deux styles de boxe s'affrontent : le Hollandais est rapide et répété dans ses coups ; l'Allemand encaisse beaucoup plus mais dégage des uppercuts et des crochets plus puissants. Effroyable, le visage de Rocchigiani : l'œil droit fermé, la paupière et la pommette enflées et rougies, le champion y met ses tripes au radar. Blanchard, épuisé, ne fait pas bonne mine lui non plus. Question : qui cédera le premier à la boucherie ? A la neuvième reprise, l'Allemand sauve son titre grâce à une fantastique rage de vaincre. Blanchard, à 34 ans, vient certainement de vivre son dernier grand combat.
Samedi 14 septembre
Je vais faire un petit tour à la Sorbonne pour voir si les programmes de maîtrise en droit sont affichés. Ma convocation administrative, celle où l'on verse les sous-sous, est fixée pour le lundi 29 septembre à Tolbiac, annexe de Paris I inaugurée par Fanfan Mité il y a quelques années. Pour
cacher les murs de béton, la direction a décidé de faire repeindre les murs avec de vieux pots de peinture qui restaient. Résultat : des couleurs hachement vives, genre seventies à souhait, avec les p'tits joints à l'intérieur. Bande de gonds !
François Mitterrand a donc dépassé le Général de Gaulle dans la longévité du pouvoir présidentiel. Complexe personnalité faite d’arrivisme passionné, d’intelligence efficace et d’un sens tactique incontestable ; on peut toutefois douter de sa légitimité fondamentale, au-delà des urnes. Rides et expérience n’imposent pas le respect si le parcours ne révèle pas une qualité de fond. Certes le chenu Fanfan possède la puissance allouée par la première place dans la hiérarchie républicaine, mais il n’y a pas là de quoi s'agenouiller.
Je suis passé il y a quelques mois dans la ville de Trappes, commune dont j'ai exhumé l'histoire parue dans la collection Monographies des villes et villages de France dirigée par Heïm. Dans mon prospectus de présentation, avec le style truculent qu'on me connaît, je traçais l'histoire locale dans ses plus brillantes facettes. L'objectif est de donner envie de lire l'ouvrage. Aux abords de l'an 2000, Trappes est hideuse, bétonnée, dépersonnalisée, du moins dans les quartiers de la ville nouvelle. Laideur HLMienne, Trappes, glorieuse jusqu'alors dans mes pensées, se ratatine dans sa plus sordide banalité. Les Trappistes qui ont reçu mon prospectus ont dû croire davantage à une annonce de voyage vers une destination féerique, qu'à une proposition de découvrir le passé de leur propre ville. La continuité historique, synonyme a priori d'une amélioration constante, est rompue depuis longtemps pour nombre de localités.
Kate au téléphone. Nous fêtons aujourd'hui nos six mois de rencontre. Délicieuse de complicité avec moi. Je lui souhaite beaucoup de réussite pour lundi et mardi prochains. Je lui faisais remarquer combien elle prenait bien mes crudités verbales. Beaucoup d'évolution depuis notre premier contact. C'est bien.
Ardisson, parangon du parisianisme branché, fait son numéro sur petit écran avec le lot habituel de sous-entendus percutants. A ses côtés, Bohringer ne boit plus que les mélanges spirituels des lieux.
Dimanche 15 septembre
Je file vers la Picardie. Les plaines blanches du brouillard matinal se succèdent les unes aux autres. Je ne m'explique pas bien pourquoi, mais une lourde mélancolie me serre la gorge. Peut-être ces coups à l'âme, désespérée à jamais. Pourtant j'aime profondément le parcours et les choix que j'ai faits, j'apprécie l'homme que je deviens, même si l'autocritique est souvent rude et que l'impression d'exister sur un fil de rasoir est constante.
Dernière écorchure, encore et pour longtemps ouverte : la perte de mon premier et sublime amour. La toute belle Aurore, muse qu'on aurait dit sortie tout droit d'un coquillage vénusien, s'est éloignée de moi, happée par un mauvais milieu ou reprise en main par l'homme d'une liaison qu'elle m'aurait cachée. Moi, épris de pureté, je n'avais pas tenté le tout pour le tout à la première rencontre. Trop authentique, trop respectueux du mystère qui l'entourait, j'ai perdu ce premier amour féerique, qui aurait pu être le seul.
Kate est là, heureusement pour mon équilibre.
Son premier examen a lieu demain à treize heures trente. Je lui ai conseillé de ne pas s'endormir trop tard, et de ne pas s'affoler si elle ressentait comme une grande confusion intérieure alliée à l'impression d'une ignorance généralisée. Simple signe d'angoisse. Ma solidarité avec Cathou se manifeste par une boule stomacale. Je suis avec toi ma Kate chérie !
Vu Dumas interrogé par Anne Sinclair, un chouïa complaisante.
Lundi 16 septembre
Ce Dumas, disais-je, fier comme Artaban d'occuper le Ministère des Affaires étrangères à l'époque où, justement, tout ce qu'il y a d'important, d'« historique » comme nous le ressasse le Big Média à trois têtes (tv, radio, presse), a lieu hors de nos frontières.
Terrible journée pour Cathou : première épreuve écrite à repasser. Je l'appelle une demie heure avant son départ. La voilà qui se met à sangloter, refusant d'y aller, comme un tout-petit que l'on traîne à la maternelle. Emouvante, la Kate. Ce soir, la tension est derrière elle, mais naît l'angoisse d'avoir mal fait. Me poussant à faire de la notation prévisionnelle, je me refuse à appréhender la connerie ou l'équité de son futur correcteur. Et dire que demain toute la cérémonie recommence.
Signature aujourd'hui par Alice, au nom de la sebm, du contrat de location entretien avec Kodak pour le parc de deux EK 165, de deux EK 90 noir et blanc et d'une EK 90 couleur. Le portefaix des contrats, un certain Berscht (à deux lettres près) s'étonnait des prix que l'association avait obtenu et dont la sebm bénéficiaient du fait de la reprise du parc (0,04 centime la copie si l'on dépasse 500 000 par mois). Normal, avec notre Sally, qui a parfois fait, comme ici, des négociations du tonnerre de dieu.
Demain, rencontre avec deux banquiers, vous savez, ces bonshommes prévenants qui vous prêtent un parapluie les jours de grand soleil.
Heïm se demandait à midi si chaque être, hormis les cas exceptionnels, n'était pas programmé génétiquement pour ne pouvoir donner le meilleur de soi-même que durant un temps très limité. Ceci expliquerait la petite vie que s'échafaude l'homme, incapable de tenir la distance au-delà d'un certain temps, lorsque ce qu'il donne est sublime. De là les déceptions sur les êtres. Le seul palliatif à cette dégénérescence : des principes moraux absolus à respecter.
Mardi 17 septembre
Journée d'angoisse sur le plan professionnel. La maousse offset de chez Suptoner nous était bloquée, jusqu'à aujourd'hui, pour nous permettre d'obtenir la réponse des sociétés de financement que nous avions contactées. L'ingénieur commercial avec qui nous sommes en relation devait passer ce soir. Résultat d'une société de financement en lice : accord sous condition de verser cash vingt pour cent de la valeur de l'offset. Impossible d'obtenir l'interlocuteur de chez sovac, la deuxième société de financement. Finalement nous abordons le problème différemment : venue d'un technicien pour réparer l'Hamada que nous possédons. La grosse attendra l'accord de la sovac ou de Locafrance. Soulagement après avoir jonglé entre les décisions à prendre et les délais à respecter.
Kate a passé sa deuxième épreuve écrite. Moins bonne impression qu'hier. Elle a choisi le sujet théorique consistant en la comparaison entre la cession et le nantissement de créance. Epuisée, il ne faut pourtant pas qu'elle se décourage. Le début des oraux est dans une dizaine de jours, il faudra qu'elle soit prête au cas où...
Mercredi 18 septembre
Encore une journée pleine de rebondissements. Ce matin, je reçois avec M. Leborgne le responsable du service professionnel pour la caisse régionale du Crédit agricole. Exposition de l'activité : exhumation des ouvrages écris à la fin du XIXe siècle et début XXe dans le domaine de l'histoire locale ; les plus de 750 titres parus chez r.u. association ; la reprise des activités par deux structures commerciales (la sebm pour l'imprimerie et la seru pour l'édition et la diffusion) ; les objectifs de rentabilité de la seru par le biais du sponsoring des ouvrages et de leurs pages publicitaires (tant dans les micros - villes de moins de 3000 feux - que des normaux et des départementaux) ; l'acquisition d'une renommée incontestable du nom seru (relation avec plus de 3 000 libraires et fichier d’environ 60 000 clients) ; l'objectif final d'étendre cette collection au monde entier, etc.
Visite des locaux pour présenter au bonhomme les différents secteurs d'activités que recouvrent les deux structures : service littéraire (dirigé par C. Rentrop) destiné à rechercher les ouvrages, à faire les enquêtes pour sentir si le terrain où ils seront proposés est favorable ou pas, et à pondre le cas échéant prospectus de souscription et quatrièmes de couverture ; services techniques (dirigés par Hermione) consistant en la réalisation matérielle du prospectus (par le moyen de la pao), en la prise du livre original (fourni par le service littéraire) par des moyens sophistiqués tels le laser et la sortie scanner. Après le gouachage des imperfections et le tirage des maquettes du livre et de la couverture, la sous-traitance de l'encartage et du brochage, l'ouvrage revient complet à la seru qui se charge de le promouvoir. Pour cela un service promotion avec des contacts libraires et la diffusion des prospectus par postcontacts, ainsi qu'un service de presse. Tel est le schéma des activités.
Eloge de l’œuvre fantastique entreprise par l'association et continuée, d'une manière commerciale par la seru, la collection et l'idée restant l'entière propriété de Heïm et de l'association Monographies des villes et villages du monde entier. Le banquier est visiblement ravi par ma présentation des choses. Ma prestation semble avoir été bien accueillie. Nos exigences bancaires : une ligne d'escompte et un découvert allant par paliers jusqu'à dix pour cent du chiffre d'affaires annuel. Première partie de journée positive. Si tout fonctionne comme on le souhaite avec chaque banque, nous pourrons partir confiant pour notre aventure.
La fin d'après-midi devait filer en quenouille. La grosse offset de Gestetner attendait toujours son financement. Le frileux Crédit universel ayant refusé le dossier par leur apriorisme défavorable envers les nouvelles sociétés (ce qui ne recouvre pas exactement la situation de la sebm) et Locafrance ayant émis son acceptation sous condition d'un versement par chèque de vingt pour cent de la valeur de l'offset, il ne nous restait plus que nos vieux partenaires de la sovac, apparemment les plus fiables.
Impossibilité pour moi, depuis le début de la semaine, d'avoir un contact téléphonique avec le gluant Grolive, responsable de l'agence d'A. En réunion, en voyage d'affaires : la fuite de l'affairiste imbu est incontestable. Le gros ingénieur commercial de chez Suptoner prend lui-même l'initiative de les appeler et apprend par la secrétaire, d'après ses dires, que notre dossier aurait été refusé.
Stupéfaction de ma part : l'association r.u. avait un rapport excellent avec la sovac, nombre de matériels avaient été financés par elle, elle s'était à plusieurs reprises mise en avant au cas où nous aurions eu besoin de leurs services pour d'autres structures (sebm, Edicom), aucun incident de paiement n'avait jamais eu lieu. Le refus et le silence, tout cela non justifié, me laissaient pantois. Tentant de les rappeler, je tombe sur une secrétaire de dessous de table qui ne peut me donner plus d'informations.
Sally, elle, réussit à avoir une conversation avec le huileux Grolive et confirme le sentiment de malaise, le dossier n'ayant peut-être même pas été traité. Heïm pense qu'il y a soit un problème de personne, soit un coup fourré. De toute façon, avec ou sans eux, on se débrouillera.
La journée reste fertile en contraste.
Je ne verrai certainement pas Kate samedi, le rendez-vous avec le grand chef du Crédit du Nord étant fixé à seize heures.
Demain, journée avec Sally : le matin, passage à la bprnp pour le compte de l’association r.u. et la négociation d'ouverture de compte pour la seru. L'après-midi, sovac Paris nous recevra, alors que nous serons encore tout imbibés de cette espèce de trahison de leur part.
Cette activité, lancée à toute allure depuis le deux septembre, s'annonce comme un moyen formateur efficace et inépuisable. Les défis et la rigueur vous trempent l'âme qui se chevronne chaque jour davantage. Ce qu'il y a à faire dans chacun des domaines est immense ; ma surveillance, mon œil sur la comptabilité fiscale, la gestionnaire et la prévisionnelle, devront atteindre une précision sans faille.
Et il me faudra une femme pour m'aimer très fort et pour baiser comme une folle avec moi. Entends-tu Kate ?
Tout le tintouin de l'irritable Cresson fait autour des mesures en cours d'adoption favorables aux petites et moyennes entreprises se résume au minable rabais de 42 à 33 pour cent de l'imposition des bénéfices. Minable d'autant plus que les nouvelles pme, celles qui ont le plus besoin qu'on les soutienne, sont depuis longtemps exonérées de cet impôt pendant deux ans, et par paliers les trois années suivantes. Démonstration impeccable du genre de discours politique racoleur en forme de baudruche : à l'intérieur peau de couille, du vent pour être poli. Cette baisse est en plus compensée pour l’Etat par une hausse des taxes sur les plus-values pour les grosses sociétés. l’Etat n'a donc pas à s'en faire, Charasse super-fiscqueux Ier peut persévérer dans ses gesticulations.
Jeudi 19 septembre
Bien content de gratter de la plume du fond de mon lit à bientôt minuit.
Eprouvant passage à Paris. L'air nauséabond, chargé en dioxyde de carbone, et la moiteur étouffante du climat m'ont flanqué une nausée sartrienne. Ce matin, rencontre, avec Sally, du banquier principal de l'association r.u., notamment pour négocier l'ouverture d'un compte pour la seru agrémenté d’une ligne d'escompte et d'un découvert. Deux personnes face à nous : le vieux Gédéon responsable du secteur associatif venant aux nouvelles du compte existant et de son devenir ; Panard le pied noir, directeur de l'agence et interlocuteur potentiel de la seru. Couteau dans le dos pour le découvert : acceptation qu'à hauteur de ce que remboursera l'association. Cela n'a strictement aucun intérêt. Ils devront le comprendre, sinon doigt dans le cul. Début de séjour parisien très mauvais. Nous avons besoin de partenaires financiers, pas d'enculeurs de mouches.
Même topo pour la sovac. Le responsable des transferts de dossiers, tente piètrement de nous justifier le refus de Grolive par des paramètres qui ne nous sont pas applicables (genre : entreprise nouvelle égale insolvabilité quasi-certaine). Comment veut-on que l'économie aille bien lorsque des caractériels de ce genre peuvent mettre fin à des relations sans tache pour une question de changement d'interlocuteur ? Il est vrai aussi que les sociétés de financement se méfient de tout ce qui est reprise nouvelle à petit capital (mais alors comment grossir ?) et surtout de ce qui est association. r.u faisait justement exception à la règle et la seru reprend son activité pour ce qui touche à la diffusion. La mauvaise foi s’avère bien épaisse.
Ce soir, j'apprends en vrac qu'un des subordonnés du cat Couthon, avec qui l'on sous-traite l'encartage, se regimbe d'une manière fort désagréable ; que je suis convoqué le 2 octobre pour une demie journée d'aptitude (on crois rêver !) au service national ; que Kate a une petite infection vaginale due certainement à sa fatigue, à ses angoisses et à ses p’tites choses mêlées.
Seul point positif : le cadeau collectif pour les 22 ans de Hermione lui a fait très plaisir. Un camescope du tonnerre !
Vendredi 20 septembre
Sujet actuel de moquerie chez Big Média : Fanfan ne pourrait plus prononcer un discours sans voir affluer une flopée de tomates pourries. Son impopularité semble telle qu’il n’ait plus droit qu’au public des fruits et légumes. Ingrat, le peuple-électeur à oublié les années d’adulation.
Rien de stimulant à espérer pour le pays. Malhonnêteté de toutes parts, immoralité généralisée, vent brassé valant exploit réalisé ; seule la qualité d'êtres rares mériterait qu'on s'occupât de leur cas.
Samedi 21 septembre
Court moment avec Kate hier soir et ce matin. Ses dérèglements psychologiques se traduisent par une irritabilité de vieille dentelle et des douleurs physiques.
Rendez-vous au Crédit du Nord de P. pour la sebm La race des banquiers commence à m'être familière. Le spécimen de l'après-midi raclait la connerie de toute part. Rasibus blondasse sur le retour, il se calait bien fort sur ses fonds, sitôt le mot « découvert » lâché. Encore une contradiction dans cet univers de grouillements bancaires : la frilosité agressive pour accorder des facilités de caisse à une jeune entreprise, alors qu'elle est l'archétype de celle qui en a le plus besoin pour démarrer son activité.
En France, la sclérose est totale, et il n'y a pas lieu de s'étonner de l'enlisement économique. Les bourses ne suivent pas les entrepreneurs aux poches vides mais aux projets géniaux : le nôtre suscite toujours des acclamations. Les banquiers nous aideraient volontiers, si nous avions les moyens de nous passer de leur soutien : les coups de pompe qui se perdent...
Dimanche 22 septembre
Kate m'a dévoilé hier soir au téléphone une facette insoupçonnable de sa vie aux apparences tranquilles.
A plusieurs reprises déjà, son père, gentiment hypocrite avec moi, se mettait à vociférer quand je demandais à parler à Kate : « Catherine, téléphone ! » hurlait-il comme le premier des prolétaires. Ce soir, en pleine conversation avec Kate, je l'entends qui se met à beugler comme un malheureux, Kate ayant malencontreusement jeté un journal lors du rangement de son bureau. La froideur, voire l'agressivité des rapports familiaux que j'avais entr’aperçue m’intriguait. Je profite de cette démonstration flagrante pour exiger des explications de Kate. Elle m'avoue que l'hiver dernier encore, son père (plus petit qu'elle, une forme de teigneux) l'a battue. En général, elle répond par un lancement vengeur et hystérique de ce qui lui passe entre les mains. Sordide, sordide... La vie crée des carapaces de protection pour la prestation. Rien ne laissait supposer chez Kate, au premier abord, de tels rapports avec son père.
Pour l'intime que je deviens, cette facette m'éclaire certains pans de son passé et me révèle certains traits de son caractère. La famille est la plus infecte des organisations, lorsqu'elle n'est pas fondée sur une morale à toute épreuve, un choix et un désir réciproques. Kate a certes eu une vie confortable, petite bourgeoise ambitieuse et fière dans ses pires moments, mais elle a encaissé au cours des années les cris et les coups d'un père jaloux, qui faisait passer son désir sexuel par une agressivité gratuite. Douce et attentionnée avec moi, au grand étonnement de certains membres de sa famille, elle n'a plus depuis belle lurette de relations affectives avec ses parents.
Mardi 24 septembre
Lundi à maudire. L'inscription administrative en maîtrise m'a gâché un temps précieux. Pas de ménagement pour ces bleus d'étudiants, tous convoqués le même jour.
L'immonde Tolbiac, annexe inhumaine de la Sorbonne, nous accueille dans ses hauteurs. L'ordre et l'efficacité désertent l'endroit. Deux heures et demie d'attente, debout, avant d'espérer rejoindre le bureau concerné. Enseignement de masse, enseignement de merde.
Quelques instants avec Kate. Je goûte toutes les parties de son corps : « rien à jeter ». Ça fleure bon la fraîcheur, depuis ses petits pieds (38,5 pour 1m73), qu'on déguste en suçant avec attention chacun des doigts délicats, jusqu'aux cheveux où l'on perd son tarin fouilleur. Entre les deux, des monts, une motte et des merveilles.
La Yougoslavie a sombré depuis quelques semaines dans la guerre civile. Le régime autoritaire avait l'avantage de maintenir une unité, même factice. La liberté a aujourd'hui un sacré goût de sang !
Mercredi 25 septembre
Kate m'annonce en larmes qu'elle a raté ses écrits. Coup dur, même si elle pressentait la chose. Appréhension d'une gueulante haute en décibels du paternel. Il se cantonnera à la moralisation raisonnable. Kate reprendra une année de licence, en espérant mettre à profit son acquis pour passer haut la main. 
Le Figaro magazine du vieillissant Pauwels consacrait la semaine dernière son numéro à la chute du communisme. Cet hebdo de la droite modérée et traditionaliste avance des chiffres variant entre 30 et 40 millions de victimes de cette doctrine incarnée par les dirigeants successifs de la seule URSS (Staline ayant fait le plus gros de la besogne). Question : pourquoi le communisme n'inspire-t-il pas, chez les saints-potes de France, la même horreur épidermique que les fachos et nazis. Sous prétexte qu'un certains nombre de cocos ont, sitôt le pacte germano-soviétique (entendez communo-nazi) rompu, rejoint ou mené la résistance contre l'oppresseur, il faudrait oublier leur adhésion à un système qui a laissé derrière lui, rien qu'en urss, au moins cinq fois plus de cadavres que la solution finale hitlérienne. Injustice historique à laquelle il serait temps de mettre fin.
Le concept de race trouve sa plus lamentable illustration dans celle des banquiers. Le Crédit agricole de Chaulnes, enthousiasmé par nos activités, a serré les cordons de sa bourse sitôt nos demandes de découvert - en forme de coup de pouce - formulées. Plein le cul de leur tendance petit-rentier-engraissé. Comment un pays peut-il avoir une quelconque dynamique économique avec cette corporation d'arrière garde ?
[...]
Vendredi 27 septembre
Même d'un œil rapide et d'une oreille distraite, mon petit tour d'actualité me laisse l'impression confuse d'un immense boui-boui malfamé.
La politique française n'a plus aucune valeur noble à défendre. Entre les communistes grotesques de mauvaise foi avant leur dernier soupir ; les socialistes qui se crêpent le chignon sans trop faire de bruit en attendant que le Vieux crève ; les écolos gâtés comme tout avec leur chef translucide, le vert Waechter ; les udfiens, les rpriens et l'upf salvateur où se remuent vieilles bêtes et jeunes loups et enfin les lepénistes trop mous, trop rougeots et trop gras pour être vraiment de l'extrême : la France a sa multitude résumée à une béance putréfiée.
Yougoslavie à feu et à sang ; Roumanie sens dessus dessous depuis que les mineurs se sont extraits des entrailles pour tirer les oreilles des faux libérateurs à la tête du pouvoir, vrais assassins des Ceausescu ; le Zaïre (ex Congo Belge) à nouveau déserté par les blancs de peur d'être dévorés tout cru ; et tout le reste que les Médias n'ont pas fait figurer à l'ordre du jour.
A croire que je laisse traîner ma langue partout, et que j'ai trop sucé le téton : Kate m'informe quelle a une petite mycose sur un sein. Pas trop la santé, ces derniers temps, ce qui était le cadet de ses soucis avant. Y aurait-il incompatibilité corporelle entre elle et moi ? A moins que sa tension nerveuse ne soit à l'origine de tous ses dérèglements.
Semaine de labeur qui s'achève, tant de choses restant à traiter. Comme un horizon qu'on tenterait de rejoindre, comme l'absolu du pèlerin, la gérance d'une société ne peut jamais atteindre son aboutissement dans la perfection. Toujours un problème, un oubli, un manque de temps, une angoisse subite, une superposition d'éléments à régler. Prendre du recul avant de se plonger dans le cambouis de la gestion, sans jamais, ou le moins possible, se sentir dominé par sa matière.
Passage à Amiens pour rencontrer des banquiers. La ville a repris une fraîcheur depuis la rentrée des classes. La chair des rues a moins de rides, les petits minois se bousculent. Moi, à bientôt 22 ans, je porte sur les gens de ma génération un regard amusé par ce qui me sépare d'eux. Allures de branleurs petite envergure, langage limité aux formules prémachées, têtes douées pour les pensées de l'air ambiant, centres d'intérêt du genre : boite de nuit pour pines molles et trous puants. Tout cela m'éloigne d'eux. Je me sens un milliard de fois plus jeune que ces ados et assimilés qui croient dur comme trique que nous vivons un régime bienfaisant.
Samedi 28 septembre
Cueillette des pommes, des poires... mais sans scoubidous. L'humidité automnale rend l'air brumeux et la végétation verdoyante. Détente absolue loin des paperasses. La pommeraie puis le
verger sont nettoyés de leurs fruits. Hermione et Alice se passent le camescope pour prendre quelques moments de cette journée, qui en rappelle mille autres de notre enfance. Cette enfance aristocratique qui mêlait les travaux d'entretien du château et du parc, et les jeux, toutes les aventures diverses que l'on inventait. Grâce à Heïm j'ai pu connaître, loin des sordides banlieues, la féerie et l'âpreté de la vie de château. J'y ai certainement gagné une noblesse d'âme, une intelligence au service de l'action, un sens de l'humour très particulier, une perception aiguë de la vie et des êtres, un blindage à toutes épreuves contre les situations périlleuses et une intimité sans tabou avec le mot. J'ai surtout réussi à dominer le désespoir qui hante mes fibres par mon engagement sans borne dans l'activité de ceux que j'ai choisis. Cette union est la condition unique pour préserver la vie que l'on a construite. Le chacun pour soi plongerait nombre d'entre nous dans la crasse ordinaire.
En route vers Kate. Un dimanche en amoureux où elle oubliera, je l'espère, ses nombreux soucis. Retrouver son joli minois, ses lignes félines, ses mains longues et fines, ses lèvres épaisses et fruitées, ses grands yeux accrocheurs, et tout le lot me rend turgide, à sa seule évocation. Nous sommes plutôt dans une bonne entente depuis quelques semaines. Plus de grosses disputes pour l'instant. Kate a peut-être assimilé ma façon de penser et est attentive à ne pas me hérisser.
3.1.92
Octobre
Journée du dimanche câlin à souhait. L'après-midi, petite promenade dans les beaux quartiers de Paris, nid de ceux qui sont nés « d'une famille qui n'a jamais souffert » pour reprendre le clin d'œil des Inconnus, les trois lascars irrévérencieux du moment. La Kate au vent, que je retiens par la taille, nous déambulons dans des rues désertes et boisées. Petit tour en bateau-mouche pour voir le vieux P




